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| Le Mexique, c'est surtout.... |
Mes chers compatriotes et amis,
Figurez vous que je me suis rendu compte que si ce blog était divertissant et sympathique, il ne reflétait en réalité qu'une partie de mon expérience mexicaine: la partie la plus factuelle, faite de rires et de galères. Mais la partie plus intime, celle de la découverte proprement dite, a été décrite de manière plus évasive. En vacances depuis samedi, et restant au Mexique jusqu'au 6 juin, je ne résiste pourtant pas à tirer un premier bilan, plus sérieux, de cette année qui restera gravée à jamais en moi.
Pour commencer, on a coutume de dire qu'une année à l'étranger, c'est comme une vie. Et bien c'est vrai. Nous le savons à présent tous, arriver dans un endroit que nous ne connaissons pas, où nous ne connaissons personne, où la langue nous apparaît au premier abord incompréhensible (je tire d'ailleurs un coup de chapeau aux aixpats brésiliens, chinois, arabes et tchèques), n'est pas de tout repos. Et pourtant c'est une bénédiction. Arriver sans repères est le meilleur moyen d'être soi même: ne connaissant que très superficiellement la mentalité de la population que l'on va cotoyer, il n'y a pas de calculs mais une simple mise à nu de soi dans ce qui devient un échange pur avec les autres, avec nos nouveaux compatriotes. Et cela ça n'a pas de prix.
Vivre en Europe est fantastique, mais aussi extrêmement vide et codifié. On peut passer une vie entière en Europe, une vie incroyablement agréable, culturelle, amicale, sentimentale etc. Mais y rester revient souvent à s'enfermer dans le peu de dignité des relations humaines intra-européennes. Soyons réalistes, chez nous, bien peu son ceux qui ouvrent leur porte ou leur huche aux nouveaux venus, et en disant cela, je ne dis pas que j'échappe à ce constat. L'Europe nous pousse à un cynisme nécessaire, nécessaire car absolument identique au réalisme: étant par nature également très cynique, je ne m'exclus pas non plus de ce constat. Mais notre environnement européen lui même est cynique. A vrai dire, le cynisme en Europe nous sauve la vie d'autant plus que les trèbuchants euros font office de communication inter-culturelle entre nos nations occidentales. Le pire dans tout cela, c'est que j'en étais arrivé à perdre la notion de la beauté. Le cynisme fait partie de moi, et j'en suis même fier, quand il s'agit de me pencher sur la vie sociale et les autres. Mais il m'avait peut être fait perdre le goût du Beau, dans son acceptation naturelle, dans l'imaginaire, et également en les autres. Et cela, le Mexique me l'a rendu. D'une certaine manière, ici, j'ai vieilli en sortant de mon petit univers pavé du Vieux Continent pour aller au contact du "vrai" monde (celui des 5 milliards de "tiers mondistes" comme on les appelle de manière dédaigneuse, et pire encore, comme ils en viennent à s'appeler eux mêmes...), mais j'ai aussi rajeuni, et j'en avais probablement bien besoin.
Si je devais parler du Mexique, je parlerai avant tout des rencontres que j'y ai faites, rencontres de tout âges. Arrivant ici, je ne voulais pas rester, comme cela est si simple voire tentant, avec les autres étrangers à beugler "tequila, la camisa negra, pasame la botella" pendant 9 mois. Ma plus grande satisfaction, alors que c'est le minimum vital quand on veut découvrir une autre culture, est d'y être parvenu sans encombre, et avec brio. Ce qui est très rare chez les étrangers de tous poils venant ici à Monterrey, la ville étant remplie de plaisirs coupables à portée de tout étudiant qui se respecte.
Alors oui, 90% de mes amis sont mexicains, et divers, beaucoup ne sont pas de la fac, beaucoup travaillent, certains ont plus de 40 ans, ils ne sont pas tous de Monterrey. Et ils ont fait preuve d'une générosité à mon égard que je n'oublierai pas: ils m'ont accueilli comme l'un des leurs, je n'avais comme carte de visite que mon moi. Moi, rien de plus. Il faut croire que cela a suffit. Il faut croire que oui, de simples discussions peuvent encore être plus fortes que de vieilles discothèques dégueulasses ou de dancings frénétiques. Juste quelques mots échangés, des invitations à manger, à passer la soirée, rencontrer d'autres personnes, en éviter quelques unes évidemment (ce n'est pas parce qu'on est à l'étranger que l'on doit aimer tout le monde sous prétexte qu'ils sont du pays, c'est une question d'honnêteté intellectuelle), parler.
Le mot "Cotorreo" signifie à la fois discussion, soirée, alcool, drogue, divertissement, débat, épanouissement. Beaucoup pour un seul mot, mais son ethymologie est frappante: "cotor" est un mot désignant perroquet. Les mexicains ont donc compris, par leur ethymlogie, qu'il ne saurait y avoir de divertissement sans discussion, que l'échange linguistique et culturel est la base de toute relation humaine, que l'échange est lui même un divertissement. Le divertissement de la vie, celui des autres comme de soi. Blaise Pascal avait donc tort. Cela ne me surprend pas.
Ici, la solitude n'existe pas, la famille est une institution clé, probablement trop d'ailleurs, certaines de mes amies se plaignant de l'insistance de leurs familles pour qu'elles se marient vite fait alors qu'elles n'ont que 21 ans, et encore, leurs mères se sont souvent mariées à 17 donc elles s'estiment heureuses. Marie Antoinette l'a été à 14. Mais ici, les femmes ne mangent pas de brioche. "La banda", comprenez les amis, sont une extension de la nécessité des mexicains d'être entourés: rien ne se fait sans la banda. Ici, les gens se voient tous les jous, sont accros au téléphone (cabines téléphoniques ou portables suivant le niveau de vie), à internet quand ils y ont accès: la famille et les amis sont leur temps libre, il est inconcevable pour eux de rester seuls. Cela m'a d'ailleurs valu parfois des réactions de surprise lorsque je leur disais que j'aimais aller au cinéma seul ou que parfois je refusais une invitation à manger parce que je voulais écrire mon bouquin. Certains l'ont parfois mal pris. Ici, on te tend toujours la main, mais il ne faut pas la refuser. C'est probablement la plus grande limite que je trouve à ce système humainement riche mais somme toute à la limite du totalisant. L'avantage cependant est que les gens se connaissent si bien entre amis qu'ils échappent à la plupart des jeux d'acteurs et mensonges ou exagérations: il y a plus d'honnêteté, pas pour tout cependant. Chez les filles il y a une grande honnêteté, les gars échappent cependant rarement aux conventions sociales de "qui boit le plus?" ou de "qui va raconter ses histoires de boules?". Enfin, cela dépend des milieux.
Cela dépend des personnes. Parlant des jeunes, ceux qui échappent le plus à ce genre de conneries sont les amis que j'ai rencontrés en rave. Je sais que cela sonne horriblement cliché, mais en fin de compte, ces potes n'ont rien à voir avec un prétendu village mondial où tout est arc en ciel et magnifique. Ils n'ont rien à voir non plus avec de gros excités en manque de puissance pour masquer leur faible confiance en eux. Il y a des excités et des arcs en ciels, mais mes potes ne sont pas comme cela, d'ailleurs, s'ils l'étaient, je ne les aurait probablement pas appréciés. Non, ce sont juste des gens qui aiment communiquer, sincèrement , ayant une passion commune pour la musique, et qui veulent juste échapper au monde citadin et au monde tel que nous le connaissons pour quelque temps. A vrai dire, ce n'est pas un sentiment d'amour du monde qui les unit, mais un sentiment de rejet de l'hypocrisie sociale qui les réunit, et ce sentiment de rejet se transforme en sentiment de plénitude et d'amour des autres, d'amour pour le futur de ce qui devrait être et non de ce qui est, d'amour pour ces personnes qui partagent, comme eux, ce même sentiment de rejet. Le dégout est le préalable de l'affection, le préalable de l'imagination. On est bien loin de l'image galvaudée du hippie qui aime tout ce qui bouge. Non, ici, il n'y a de rêve que dans la conscience de l'imperfection de l'état actuel, et c'est cela qui m'a séduit. On est loin de l'idéalisme primaire, on est proche de l'autre, et s'il y a évidemment nombre de théories fumeuses qui circulent au cours de la nuit et de la journée suivante, il y a surtout l'échange inter-personnel, entre un groupe réduit de personnes qui apprennent à se connaître entre elles. Et j'ai toujours cru en cela, que l'avenir des hommes était dans la généralisation de ces discussions personnelles, sans fard ni hypocrisie.
Et il y a le Beau. Celui de savoir s'émerveiller devant des choses simples. De se rappeler que l'on peut se perdre dans les mèches ondulées d'une chevelure, que l'on peut s'envoler au milieu des papillons du petit matin, que le soleil levant dessine mille choses sur les contreforts des montagnes, celui de se savoir écouté, d'écouter, de parler entre "cotor" de choses communes ou de choses nouvelles, de découvrir d'autres perspectives, sans devoir être convaincu par l'autre, mais juste en échangeant des opinions, sans terrorisme intellectuel à la française...
Et c'est là où je voulais en venir. C'est que ce type de situations est rare, très rare. Et j'ai eu la cheance d'en profiter. Au Mexique, tout dépend des milieux. C'est un pays où existe un racisme interne insupportable: Fresas/Cholos (Bourgeois qui se la pètent fashion/ Pauvres qui se la pètent 50 Cent), Citadins/Indigènes, Nord/ Sud etc... Cela marche dans les deux sens, et c'est beaucoup plus violent qu'en France: chaque catégorie considère l'autre comme des sous hommes ou comme des ennemis. Le pauvre est appelé affectueusement "el jodido" (le type baisé): mais le pire, c'est que si les riches les appellent comme cela, les pauvres aussi s'appellent de la sorte: cela devient une identité. La guerre des inégalités a poussé à une acceptation de son statut défavorisé comme une évidence, une légitimation de toutes ces différences sociales.
On ne peut pas généraliser, mais les mexicains ont une relation complexe avec les étrangers: ils sont à la fois admiratifs (vraiment) et très sévères. Nous représentons à la fois les ex-colonialistes arrogants et aussi ceux qui pouvons les aider à s'en sortir. Le pauvre hait les gringos (les USA) mais s'il gagnait au Loto enverrait direct son gosse étudier à Harvard. S'il est pauvre, c'est parce qu'il est mexicain. Le riche se dit fier d'être mexicain et d'avoir réussi, mais assoit sa domination sociale par un gros 4x4 GMC ou Chevrolet et un style de vie très "self made man" US. Un pays où la première source de revenus économiques est le pétrole, la seconde l'argent envoyés par ceux qui ont émigré aux USA à leurs familles restées au pays, la troisième les maquiladoras (entreprises US implantées à la frontière pour produire pas cher et faire travailler comme des porcs les mexicains sous payés), et la quatrième le narcotrafic...
De mes rencontres ici, et je ne parlerai pas ici de mes amis mais de personnes rencontrées au hasard et avec qui j'ai discuté, deux ont été marquantes. La première le 12 décembre, à la centrale de bus de Mexico D.F.: je dois attendre un bus trois heures et je me cale dehors pour me griller une clope, je m'assieds près d'un gars, d'une trentaine d'années. Je lui propose une clope, il accepte, j'en profite pour lancer la conversation. Nous avons parlé les 3 heures, sur son pays, sur le mien, sur la famille (il s'est marié à 17 ans, sa femme en avait 15, ils ont 6 enfants et il allait à Tijuana pour trouver du travail, sa famille restant au Chiapas) et j'ai compris ce jour là beaucoup de choses: le fait d'intégrer la notion de "jodidos" explique énormément les visages fermés que j'ai rencontrés durant cette année, dans la rue. Les visages piteux, fatigués, honteux presque, mais acceptant cet état de choses. J'ai aussi appris ce jour là que si la famille est si importante au Mexique, ce n'est pas qu'une histoire de religion: c'est parce que la famille est le seul endroit où les personnes se sentent bien, en confiance, et non pas rabaissés. Leurs enfants sont tout pour eux et pour elles car ils sont le moyen de se dire qu'ils ne sont pas des ratés. C'est aussi là que j'ai compris pourquoi il y a d'énormes problèmes d'alcoolisme au Mexique. Se retrouver avec la "banda", c'est s'amuser pour se faire plaisir, pour oublier le statut de "jodido", ou plutôt pour être "jodidos" mais ensemble, et fiers de l'être. Pour une fois. Cet homme était triste parce qu'à Tijuana il allait être seul. Il aurait du travail, mais ni reconnaissance sociale, et surtout pas de cellule familiale ou amicale directe à qui se rattacher. Il était triste. C'était un de ces moments qui vous font réfléchir sur ce que pensent les autres, sur une autre manière de considérer la vie. La seconde grande rencontre de ce type eut lieu peu après vers le 24 décembre je crois. Avec l'espagnol Lorenzo, on était à Puerto Escondido, dans le Sud, dans l'Etat de Oaxaca. On s'était tapés une petite ballade, et on avait trouvé un petit "deposito" (une mini supérette familiale qui fait aussi bar, il y en a des millions au Mexique, des millions) et on s'était tapés quelques bières en parlant avec le père de famille, dans la cour intérieure avec les tables où on buvait, sa femme préparait la bouffe du soir à côté de nous, les enfants s'amusaient, c'est comme si on était chez eux en quelque sorte. Cela fait bizarre de se retrouver immergé dans la vie quotidienne de ces gens, et de se rendre compte que pour eux, ils sont nés ici et ils mourront ici. C'est là où ils vivent, ils n'ont pas les moyens de bouger et n'ont d'autre espérance que celle de vivre comme leurs parents l'ont fait. C'était la même chose frappante lorsque j'étais allé à Real de Catorce, un petit village du Nord célèbre pour son désert et son peyote, les gens sont condamnés, et ils l'acceptent. Roland nous disait dans son très intéressant blog que le brésilien était celui qui "souffrait en souriant": le mexicain souffre en famille, en se plaignant et en buvant. Il sourit aussi, il fait souvent la fête avec de musique banda, mais il ne peut pas faire la fête sans son carton de bières. En revanche, il peut se taper un carton sans faire la fête...
Alors, de ces voyages, de cette année, il y a aussi eu beaucoup de fête et de divertissement, et c'est aussi le but d'une bonne année à l'étranger. Mais en fin de compte, beaucoup de surprises: celle de la simplicité des relations humaines, de la découverte d'univers divers, d'une culture historique et surtout humaine, d'un savoir vivre, d'une mélancolie aussi. A vrai dire, je n'aurais jamais pu finir mon livre sans vivre ici. Je n'aurais probablement pas réussi à supporter beaucoup plus longtemps la vie aixoise et ses obligations sociales. Le cynisme nécessaire s'est enfin accompagné de la reconnaissance du Beau, esthétique, naturel ou humain. A vrai dire, c'est peut être cela que l'on appelle, fugacement, en un mot comme un une syllabe, la vie. Celle de la connaissance de l'autre dans la connaissance de soi.
Voila, j'espère ne pas vous voir ennuyé avec cet article somme toute moins fun que les autres, mais bien plus important.
Phallus in Mexico. |
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